Je suis photographe, cinéaste et chanteur né dans les Ardennes belges en 1974. Depuis plus de 30 ans, mon approche artistique est pluridisciplinaire. J’ai besoin de cette transversalité pour nourrir mon inspiration.
A travers mes œuvres, j’explore principalement le lien entre les communautés et leur territoire. Des paysans sans terre au Brésil au quartier alternatif de la Baraque à Louvain la Neuve, des Premières Nations Anishinabé au Canada au chanteur-cultivateurs dans les montagnes du Merisi en Géorgie, je choisis de vivre avec chaque communauté une expérience immersive qui passe par le corps et par le cœur. Vivre les rituels, travailler au champ, apprendre les chants est un clef qui m’ouvre la porte à une compréhension intime et incarnée des réalités que je souhaite photographier. Ça prend du temps et ça demande un engagement total de l’être dans la rencontre.
L’acte photographique s’inscrit dans le prolongement de ces expériences à la fois physiques, émotionnelles et spirituelles. En photographiant, je cherche à faire corps avec mon sujet pour ressentir plutôt que comprendre, pour partager plutôt que capturer. Je cherche à me relier à l’indicible, à l’invisible, c’est une nécessité spirituelle. Les paysages, les visages, sont autant de miroirs qui me sont tendus pour mieux me connaître, pour élargir mon champ des possibles. Je pratique une photographie empathique qui prend le temps de vivre, de sentir, d’être avec.
J’utilise le procédé argentique qui me donne encore la possibilité d’imaginer la photo plutôt que de vouloir la saisir immédiatement. J’ajoute une contrainte supplémentaire en utilisant un Mamiya RB67 qui n’a pas de cellule intégrée. Je suis donc attentif à la fluctuation constante de la lumière naturelle que je mesure avec une cellule à main. Ce procédé me met dans un état de présence à ce qui est, la photographie devient une méditation sur l’impermanence des choses.
Avec la visée indirect, je baisse la tête pour cadrer, je dois m’incliner devant mon sujet qui peut ressentir une forme de respect dans ce moment solennel. Utiliser ce matériel lourd et encombrant, initialement destiné au studio, est un véritable défi dans une démarche documentaire. Il est indispensable de ralentir, d’amener de la conscience dans chaque geste, d‘assumer le fait de photographier et d’être photographié. C’est un moment suspendu dans le temps qui atteint une dimension quasi rituelle. Quand l’extra-ordinaire s’immisce ainsi dans l’espace quotidien, l’image gagne en épaisseur, en densité, en signification. L’invisible affleure à la surface du visible et révèle une réalité intérieure.
Dans ces instants de disponibilité totale à l’autre et à soi, la grâce peut se manifester et l’image du réel peut accéder à la dimension symbolique.
C’est une quête consciente et constante dans ma démarche artistique, je tente de créer humblement des dispositifs qui convoquent une dimension sacrée, une qualité de présence à soi, aux autres, au monde.
« Je photographie l’étincelle dans les yeux de ceux qui prient le Grand Esprit », telle est l’intention que je formule à ma famille de cœur Anishinabé au Canada quand je la photographie après avoir vécu le rituel de la Danse du Soleil en territoire non-cédé. Je photographie la musique silencieuse de la brume des montagnes du Merisi en contre-point des chants polyphoniques que j’apprends au champ avec la famille Turmanidze. Je photographie la beauté éphémère de l’enfance et la transformation inéluctable de mon lieu de vie en Belgique, habitat alternatif fragile en proie à la spéculation immobilière.
L’acte photographique est pour moi une manière d’immortaliser la beauté menacée dans un territoire menacé…
Que ce soit en photographiant, en filmant ou en chantant, je cherche à me relier à la dignité et la beauté de l’être dans un monde en mutation à travers une pratique sensible et ancrée, poétique et sociale, contemplative et politique.